Le travail en équipe : de ma place, je vois. De la tienne, tu vois. Quand le croisement des regards devient une force collective

Publié le 16 août 2026 à 14:33

De ma place, je vois. De la tienne, tu vois.

Quand le croisement des regards fait équipe

Dans le travail en équipe, nous avons parfois une conviction très forte : ce que nous voyons nous paraît évident.

Une situation, un comportement, une difficulté organisationnelle, une décision à prendre…

Depuis notre place, les éléments semblent s’assembler avec une certaine logique.

Et pourtant, un collègue peut regarder la même situation et en avoir une lecture différente.

Alors apparaissent parfois les incompréhensions :

« Pourtant, c’est évident… »
« Comment peut-il ne pas voir cela ? »
« Elle ne comprend pas la réalité du terrain… »
« Ils ne voient pas les contraintes que nous avons… »

Et si le problème n’était pas que l’un voit juste et l’autre faux ?

Et si nous ne regardions simplement pas depuis le même endroit ?

De ma place, je vois…

Dans un établissement médico-social, chacun observe la réalité depuis une place particulière.

Le professionnel présent au quotidien auprès de la personne accompagnée perçoit des attitudes, des réactions, des évolutions parfois très fines.

L’infirmier regarde aussi la situation à travers les enjeux de santé et de sécurité des soins.

L’éducateur peut y lire des besoins d’apprentissage, d’autonomie ou de participation.

Le psychologue apporte encore une autre grille de compréhension.

Le responsable d’unité doit articuler les besoins individuels avec ceux du collectif et l’organisation du service.

La direction regarde également les ressources disponibles, les responsabilités institutionnelles, le cadre réglementaire, les équilibres humains, organisationnels et financiers.

Personne ne voit tout.

Mais chacun voit quelque chose.

C’est ici que j’aime utiliser l’image de la cécité cognitive.

Non pas pour dire que nous sommes incapables de comprendre, mais pour rappeler que notre fonction, notre expérience, nos responsabilités et notre attention orientent nécessairement notre regard.

Autrement dit, ce que je vois depuis ma place peut être parfaitement juste… tout en restant partiel.

La question devient alors :

Qu’est-ce que ma place me permet de voir ?
Et qu’est-ce qu’elle peut aussi m’empêcher momentanément de regarder ?

De la tienne, tu vois…

Reconnaître cela change profondément la manière d’aborder le désaccord.

Je peux dire :

« De ma place, voilà ce que je vois. »

Et entendre en retour :

« De la mienne, voilà ce que je vois. »

Ces deux phrases peuvent sembler simples.

Pourtant, elles déplacent complètement la relation.

Elles ne disent plus :

« J’ai raison et tu as tort. »

Elles disent :

« Nous ne disposons peut-être pas des mêmes informations, des mêmes contraintes ni du même angle de vue. Essayons de comprendre ce que chacun apporte. »

Cela ne signifie pas que toutes les analyses se valent.

Cela ne signifie pas non plus qu’il ne faut plus décider, arbitrer ou assumer ses responsabilités.

Mais cela évite de confondre responsabilité et vision totale de la situation.

Changer de place pour voir autrement

Croiser les regards suppose parfois de faire un déplacement.

Pas de prendre la place de l’autre.

Mais de tenter, quelques instants, de regarder depuis sa place.

Que voit l’aide-soignant que je ne vois pas depuis mon bureau ?

Que voit l’infirmière que l’éducateur ne perçoit pas nécessairement ?

Que voit le cadre lorsqu’il doit organiser un service entier ?

Que voit la direction lorsqu’une décision locale doit également tenir compte d’un cadre institutionnel plus large ?

Et inversement :

qu’est-ce que la direction risque de moins percevoir si elle s’éloigne trop du quotidien ?

Changer d’angle ne signifie pas abandonner son expertise.

Au contraire.

Je conserve ma place, mais j’accepte qu’elle ne représente qu’une partie du paysage.

C’est souvent ce déplacement qui permet de passer d’une lecture à 180° à une compréhension qui se rapproche davantage des 360°.

Non parce qu’une personne aurait soudainement tout compris, mais parce que plusieurs regards ont été mis en commun.

Le désaccord n’est pas l’ennemi du travail collectif

Travailler ensemble ne signifie pas être toujours d’accord.

Une équipe réellement collaborative peut débattre, questionner, confronter ses analyses.

Le désaccord n’est pas nécessairement un dysfonctionnement.

La vraie question est plutôt :

Qu’allons-nous en faire ?

Un désaccord peut devenir une lutte de territoire.

Ou il peut devenir une ressource.

Tout dépend de la manière dont chacun considère la parole de l’autre.

Si chacun cherche avant tout à défendre sa position, son expertise ou son territoire, le collectif se fragmente.

Si chacun accepte que l’autre puisse apporter un élément qu’il ne voit pas lui-même, alors le désaccord peut devenir un point de départ.

La complémentarité ne signifie pas l’indifférenciation

Faire équipe ne signifie pas que tout le monde doit faire la même chose.

Bien au contraire.

C’est justement parce que nous avons des compétences, des responsabilités et des expériences différentes que le collectif peut devenir plus riche.

La complémentarité commence lorsque je suis suffisamment sécurisée dans ma propre place pour ne pas vivre la compétence de l’autre comme une menace.

Je peux alors reconnaître :

Tu sais quelque chose que je ne sais pas.

Tu vois quelque chose que je ne vois pas.

Et cela ne diminue en rien ma propre compétence.

Au contraire, cela augmente notre capacité collective à comprendre.

Du « je » au « nous »

Peut-être est-ce finalement cela, faire équipe.

Passer de :

« Je dois démontrer que mon analyse est la bonne. »

à :

« Qu’est-ce que nos différentes analyses nous permettent de comprendre ensemble ? »

Passer de la juxtaposition des métiers à leur articulation.

Du territoire à la complémentarité.

De la défense de sa place à la reconnaissance des places.

Cela demande du cadre, des responsabilités clairement identifiées et des espaces où les professionnels peuvent réellement confronter leurs observations.

Mais cela demande aussi quelque chose de très individuel :

accepter que voir différemment ne signifie pas nécessairement voir faux.

Dans le médico-social, les situations humaines sont rarement simples.

Aucune fonction, aucune discipline, aucune expertise ne peut, à elle seule, comprendre une situation dans toutes ses dimensions.

Nous n’avons donc peut-être pas besoin que tous les professionnels regardent dans la même direction depuis le même endroit.

Nous avons surtout besoin que chacun puisse apporter ce qu’il voit depuis sa place, et que le collectif soit capable d’en faire quelque chose.

C’est ainsi que plusieurs regards peuvent progressivement devenir une vision commune.

Le travail en équipe commence là où s’arrête la concurrence.